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Le projet de la "Constitution" européenne et les leçons de l'histoire 09 06 2005
La constitution européenne: entre Courteline et Feydeau 23 05 2005
Le
projet de la “Constitution” européenne et les leçons d’histoire
Quel
dommage que l’antiaméricanisme ambiant et quasi-pavlovien de nos élites nous
empêche de mieux connaître les travaux de
George Santayana (1863-1952). Considéré comme un philosophe américain,
puisque c’est aux Etats-Unis qu’il a publié ses écrits les plus marquants,
il est pourtant né en Espagne et il a gardé sa nationalité espagnole toute sa
vie. Il était citoyen du monde avant l’heure.
Je
ne veux pas faire ici l'exégèse de son œuvre, riche et foisonnante. Je me
contenterai de citer sa phrase la plus célèbre: “Ceux qui oublient
l’histoire sont condamnés à la répéter.” En effet, cette expression
m'apparaît particulièrement pertinente pour analyser les raisons et les conséquences
possibles de l’échec du projet de la “Constitution” européenne. En
effet, il existe un précédent dans l’histoire, plus mouvementée que l’on
ne le croit généralement, de la construction européenne après la seconde
guerre mondiale. Il s’agit du rejet en 1954 par le Parlement français, de
l’ambitieux projet de la Communauté européenne de la Défense (CED). Ce
rejet est instructif à deux titres: ses origines et ses suites.
Comme
celui de la Constitution, le projet de la CED était motivé par la nécessité,
articulée par ses partisans, de donner un prolongement politique à un effort
économique. Dans le cas d'espèce, il s'agissait de la Communauté économique
du charbon et de l'acier (CECA), visant à mettre en commun les moyens et les
ressources nécessaires pour restructurer ces secteurs en crise. Encouragés par
le progrès de la CECA mais aussi frustrés par ce qu'ils considéraient ses
limitations, les visionnaires européens, et notamment les chrétiens démocrates,
ont décidé de sortir du champ exclusivement économique de la CECA et
d'engager une réforme politique majeure à travers le projet de la CED, lancé
en 1950 par le gouvernement René Pleven. Ce projet visait ni plus ni moins la
création d’une armée européenne. Le traité instituant la CED a été signé
par les six pays membres de la CECA (La France, l’Allemagne, L’Italie, la
Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas) en mai 1952. Ensuite, il devait être
ratifié par les pays signataires. En France, le traité a suscité un débat
passionné sur les questions de l’intégration politique européenne et du
transfert de la souveraineté nationale. Le référendum n’étant pas encore
considéré comme l’expression
courante et légitime de la volonté populaire, le traité fut soumis par le
gouvernement Mendès-France, qui le soutenait, à l’Assemblée Nationale en août
1954. Il fut rejeté par une majorité étroite (319 contre 265, 43 députés ne
prenant pas part au vote), sans débat, suite au dépôt d’une question préalable.
Dans le refus de la CED, l’extrême gauche et les gaullistes faisaient cause
commune. Certains de leurs arguments d’alors n’ont visiblement pas vieilli
puisque on les retrouve, à peine modernisés, dans le débat plus récent sur le bien-fondé de la Constitution. Laissons de côté la
question, fort émotionnelle voire passionnelle, de construire une armée avec
les ennemis séculaires, pour nous concentrer sur l’argument qui fut essentiel
à l'époque et qui le reste aujourd'hui, celui de l’inexistence pour certains
et de l’immaturité pour les autres, de l’Europe politique. Ecoutons ce
qu’en disait de Gaulle lui-même en février 1953 : « Je viens de dire que le nom donné à l’armée dite « européenne »
est un titre fallacieux. Pour qu’il y ait l’armée européenne, c’est-à-dire l’armée de
l’Europe, il faut d’abord que l’Europe existe, en tant qu’entité
politique, économique, financière, administrative et, par-dessus tout, morale,
que cette entité soit assez vivante, établie, reconnue, pour obtenir le
loyalisme congénital de ses sujets, pour avoir une politique qui lui soit
propre et, pour que, le cas échéant, des millions d’hommes veuillent mourir
pour elle. Est-ce le cas ? Pas un homme sérieux n’oserait répondre oui. »
Substituons
le mot de la 'Constitution' a celui de 'l’armée' et interrogeons nous pour
savoir si l'interpellation de de Gaulle est toujours d'actualité. Malgré plus
de 50 ans d'effort soutenu, peut-on affirmer que l'Europe est une entité
morale, vivante, ayant une politique cohérente qui lui soit propre,
transcendant les intérêts particuliers et inspirant une loyauté ardente de ces citoyens. Je crains fort, et visiblement je ne
suis pas le seul, que nous en sommes encore très loin.
Pour
les observateurs avertis de l’époque, l'échec de la CED a montré que les
dimensions économiques et politiques de l'intégration européenne sont
largement autonomes et ne forment pas un couple symbiotique. Au contraire, elles
constituent un mélange volatile, potentiellement explosif. Il est possible,
voire même probable, que la coopération économique soit une condition nécessaire
du rapprochement politique mais elle n'en est pas une condition suffisante.
Celui-ci n'est nullement une conséquence logique et inéluctable de celle-là.
En d’autres termes, une succession de petits pas économiques ne constitue pas
en soi un grand saut en avant politique.
Les
partisans de l’Europe ont apparemment tiré ce type de conclusions de l'échec
de la CED. Toujours convaincus de
la nécessité de la coopération européenne, ils ont décidé de se concentrer
sur la dimension économique.
A
partir de la mi-1955, la construction européenne retrouvait un nouvel élan. En mai, lors d'une réunion des ministres des affaires étrangères
à Messine, de nouvelles propositions ont été formulées. La plus importante
visait la création d'un marché commun. Moins de deux ans plus tard, en mars
1957, les Six signaient le traité de Rome, instaurant le Marché Commun.
Cette-fois, le décollage fut réel. Depuis lors et jusqu' aux referenda
constitutionnels en France et aux Pays-Bas, l'intégration européenne a connu
une trajectoire
fondamentalement ascendante (même s'il y a eu quelques crises -
politique agricole, l'entrée de la Grande Bretagne….). Le remarquable succès
de la nouvelle approche s'explique, à mon avis, par la combinaison judicieuse
de la modestie et de l'ambition. Le projet européen, sous-tendant le traité de
Rome, était modeste dans son champ d'application, se limitant au domaine économique.
En même temps, il était ambitieux dans sa portée, visant la libre circulation
non seulement des marchandises mais aussi des personnes et des entreprises,
ainsi que l'élimination des entraves à la libre concurrence. C’est par cette
ambition que la Marché Commun s'est différencié victorieusement du projet
EFTA, qui ne se voulait d'être qu'une zone de libre-échange.
De son côté, la limitation au champ économique facilitait la définition
des objectifs, leur assimilation par les décideurs et la résolution des
conflits (puisqu'on pouvait tout ramener au calcul des compensations financières).
La
'Constitution': entre Courteline et Feydeau
Vu de l'extérieur par un observateur intéressé mais détaché (Français,
résidant de longue date à Bruxelles mais sans aucun lien professionnel avec
les institutions européennes), la saga de la Constitution et du référendum
européens ressemble moins à une tragédie grecque ou à un drame cornélien
qu'à une comédie de Courteline ou à une farce de Feydeau.
De l’autre coté, on crée un poste de Ministre
européen des affaires étrangères et prolonge la durée du mandat du Président
du Conseil européen. On rabote (très) légèrement les pouvoirs de la
Commission, puisque, selon le résumé publié sur le site, celle-ci n'aura plus
que le 'quasi-monopole' (plutôt que le monopole complet) de l'initiative législative
européenne. Est-ce à dire que le Parlement pourra introduire 5% ou 10% des
propositions de lois, ce qu’il ne peut pas faire aujourd'hui? Je n'ai pas
trouvé de réponse à cette question dans les 349 pages du texte (ni dans ses
exégèses explicatives d'ailleurs).
La confusion créée par la Constitution n'est pas un phénomène marginal et
passager. Elle est inhérente et structurelle. Sans elle, on ne pourrait pas
accomplir ce tour de passe-passe conceptuel de la dialectique des contraires.
Il semble que les deux camps s'accordent pour considérer le projet comme un
mal. Toutefois la convergence n'est qu'apparente, puisque pour ses partisans, le
projet est un mal nécessaire alors que pour les opposants elle représente le
mal absolu.
Ce qui implique aussi qu'un un vote négatif ne
doit pas être présenté comme présage d'une catastrophe politique et/ou économique.
L'échec du projet constitutionnel n'entraînera pas l'éclatement de l'Union
européenne. Il est très peu probable que l'on assiste à une réapparition des
tarifs douaniers ou d'autres obstacles à la mobilité économique, la
principale raison et l'acquis essentiel de l'intégration européenne. Tout au
plus on peut s'attendre à un refroidissement de l'ardeur légifératrice des
institutions européennes, notamment de la Commission. Un tel refroidissement
est déjà perceptible. Les consommateurs et encore plus les entrepreneurs
bombardés par un feu nourri de directives et de réglementations souvent
tatillonnes ne s'en offusqueront pas. Si le sort de la ‘Constitution’ entraîne
une réflexion sur les limites de la comitologie et un recentrage de l'attention
des responsables politiques sur le défi de la faible croissance au cœur
historique de l'Europe, alors tous les efforts et la passion investis dans ce
projet n'auraient pas été vains.