La 'Constitution': entre Courteline et Feydeau
Vu de l'extérieur par un observateur intéressé mais détaché (Français, résidant de longue date à Bruxelles mais sans aucun lien professionnel avec les institutions européennes), la saga de la Constitution et du référendum européens ressemble moins à une tragédie grecque ou à un drame cornélien qu'à une comédie de Courteline ou à une farce de Feydeau.Courtelinesque, la Constitution l’est dans sa genèse et dans sa structure. Elle est le résultat d'un processus propre à l’eurocratie et doté du nom ô combien parlant de « comitologie ». Celle-ci n’est pas la science des comités mais une procédure qui permet, en théorie du moins, de faire travailler ensemble, les bureaucrates (la Commission), les politiques (le Conseil des ministres européen) et les élus (le Parlement) en vue d’élaborer les mesures législatives et réglementaires au niveau européen. Est-il réellement besoin d’ajouter que la procédure ne peut guère prétendre au prix de la transparence et de la simplicité. Elle produit des compromis simultanément fragiles et indigestes, qui ne correspondent que très approximativement aux objectifs et intentions de départ. C’est cette dynamique de comitologie qui explique que ce qui a commencé comme un effort certes indispensable mais prosaïque de toilettage des différents traités régissant le fonctionnement des institutions européennes (Rome, Maastricht, Amsterdam, Nice, etc.) en vue de le rendre plus cohérent, s'est transformé en une grandiose Convention visant a produire un document ambitieux d’une portée politique et donc nécessitant un consentement populaire. Toutefois, selon les règles complexes de la comitologie, la transformation ne pouvait être complète, puisqu'il fallait préserver tout l’acquis administratif dont la consolidation à l’origine de l’exercice. L’inévitable résultat est que ce qui devait être un document simple et intelligible pour un citoyen moyen est devenu un édifice complexe et confus même pour les spécialistes. Longue, excessivement détaillée (ainsi on y trouve dans l’annexe la liste complète des produits agricoles soumis à la législation européenne), couchée dans un langage à la fois ronflant et convenu, faut-il s’étonner qu’elle ne suscite aucun engouement populaire. On est loin des cadences jeffersoniennes de la Constitution américaine ou même de la simplicité déclamatoire de la Constitution soviétique de 1938 (dont on attribue l'écriture à Boukharine plutôt qu'à Staline). Les promoteurs eux-mêmes sont conscients de ce déficit d’enthousiasme et ils se sont engagés dans un effort d’explication et de pédagogie. Mais plutôt que de laisser parler le texte lui-même, ils préfèrent mettre en avant des résumés explicatifs, réduisant ainsi la portée de ce qui devait être une démonstration de démocratie directe. Un autre problème de cet escamotage est que les résumés, comme par exemple celui que l’on trouve sur le site de la Commission, dédié à la Constitution, n'expliquent pas l’essentiel, à savoir quels changements l’approbation du texte introduirait-t-elle dans la réalité européenne. Une telle explication est difficile à formuler dans la mesure où les promoteurs avancent simultanément deux points de vue a priori contradictoires. Selon le premier, la Constitution ne fait que codifier la situation existante, alors que selon le second elle représente une avancée fondamentale dans la construction européenne. D'un côté, on affirme que la Constitution ne modifie pas l'équilibre fondamental entre les pays et les institutions supranationales ni entre celles-ci. Ainsi, le résumé confirme le rôle central et moteur de la Commission dans le processus législatif européen. La ‘Constitution’ consacre aussi l'extraterritorialité de la Commission et l'impunité de ses fonctionnaires, bien établies dans les faits.
De l’autre coté, on crée un poste de Ministre européen des affaires étrangères et prolonge la durée du mandat du Président du Conseil européen. On rabote (très) légèrement les pouvoirs de la Commission, puisque, selon le résumé publié sur le site, celle-ci n'aura plus que le 'quasi-monopole' (plutôt que le monopole complet) de l'initiative législative européenne. Est-ce à dire que le Parlement pourra introduire 5% ou 10% des propositions de lois, ce qu’il ne peut pas faire aujourd'hui? Je n'ai pas trouvé de réponse à cette question dans les 349 pages du texte (ni dans ses exégèses explicatives d'ailleurs).En vertu du principe fondateur de la comitologie d'une recherche constante du compromis, le projet superpose sans trancher. Sans enlever de pouvoirs réels aux structures existantes, il saupoudre ici et là de nouvelles responsabilités et fonctions. Mais on se garde bien de fournir les clés d'arbitrage en cas de conflits que sa mise en œuvre ne manquerait pas de susciter. Qui aura la préséance: le Président de l'Europe ou le Président de la Commission? Que signifie en pratique l'élargissement des compétences du Parlement?La confusion créée par la Constitution n'est pas un phénomène marginal et passager. Elle est inhérente et structurelle. Sans elle, on ne pourrait pas accomplir ce tour de passe-passe conceptuel de la dialectique des contraires.L'omniprésence de la confusion explique pourquoi la campagne référendaire en France ressemble à une comédie de Feydeau pleine de quiproquos, cache-cache, chausse-trappes et faux semblants. Ses protagonistes s'ingénient à cacher leurs identités et convictions réelles, ce qui les amène à développer des arguments de plus en plus échevelés et embrouillés. Dans la cacophonie qui en résulte, aussi bien les convergences que les divergences sonnent faux. Le Président de la République, nominalement de droite, retrouve le ressort de sa jeunesse progressiste et proclame la Constitution le dernier rempart contre la globalisation anglo-saxonne et le pas décisif dans la lutte contre l'hégémonie américaine. Le Président de son parti, et son successeur probable (mais certainement pas l'héritier désigné) mouille sa chemise en faveur d'un projet qu'il présente comme raisonnablement libéral. Toutefois, il ne peut pas empêcher la persistance d'un sentiment diffus qu'il ne serait pas mécontent de voir le projet actuel échouer. En face, la situation est théâtralement symétrique. Les deux leaders socialistes, dont les convictions ont paru plutôt proches par le passé, s'opposent frontalement sur l'attitude à adopter sur le référendum. Le premier secrétaire défend le projet comme la meilleure garantie d'une Europe sociale, alors que le no 2 du parti dénonce ce qu'il considère être le cheval de Troie d'un ultra-libéralisme sournois. Comme dans le cas du leader de l'UMP, sa position publique soulève des doutes sur la sincérité de ses convictions affichées. Tous les deux avanceraient masqués, suivant des agendas personnels.Il semble que les deux camps s'accordent pour considérer le projet comme un mal. Toutefois la convergence n'est qu'apparente, puisque pour ses partisans, le projet est un mal nécessaire alors que pour les opposants elle représente le mal absolu.Au-delà du comportement et du discours des protagonistes de la campagne référendaire française, elle doit son caractère profondément tragi-comique au fait qu'elle est gratuite dans la mesure où son résultat n'aura guère d'importance au niveau international. Soyons clairs, en France, les répercussions du vote référendaire seront séismiques. Quelque soit le résultat, au minimum, le gouvernement va changer et le Parti socialiste devra régler ses comptes. Mais, la situation est très différente en ce qui concerne l enjeu apparent du référendum : l'avenir de la Constitution et de l'Europe. Un vote positif ne signifie nullement que le projet va aboutir. Même si les Pays-Bas acceptent le projet, au Royaume-Uni les chances d'approbation par les électeurs sont, au mieux, négligeables. En clair, toute estimation objective et réaliste ne peut que conclure que dans son état actuel le projet est virtuellement mort.
Ce qui implique aussi qu'un un vote négatif ne doit pas être présenté comme présage d'une catastrophe politique et/ou économique. L'échec du projet constitutionnel n'entraînera pas l'éclatement de l'Union européenne. Il est très peu probable que l'on assiste à une réapparition des tarifs douaniers ou d'autres obstacles à la mobilité économique, la principale raison et l'acquis essentiel de l'intégration européenne. Tout au plus on peut s'attendre à un refroidissement de l'ardeur légifératrice des institutions européennes, notamment de la Commission. Un tel refroidissement est déjà perceptible. Les consommateurs et encore plus les entrepreneurs bombardés par un feu nourri de directives et de réglementations souvent tatillonnes ne s'en offusqueront pas. Si le sort de la ‘Constitution’ entraîne une réflexion sur les limites de la comitologie et un recentrage de l'attention des responsables politiques sur le défi de la faible croissance au cœur historique de l'Europe, alors tous les efforts et la passion investis dans ce projet n'auraient pas été vains.

