Monday, January 09, 2006

Mitterrand: un politicien fractal

A juger par la réaction de la classe politique, des médias et de l’opinion publique à l’anniversaire de la mort de François Mitterrand, il est faux d’affirmer que la France est un pays antimonarchiste et laïque. Pèlerinages de masse, veillées de recueillement respectueux, émissions de souvenir ému, livres thuriféraires : c’est le roi mort dans toute sa splendeur que l’on célèbre avec un dévouement touchant voire une dévotion profonde. Pour ses proches ou, pour être plus précis, ses apôtres, il fut paré de toutes les vertus : sagesse, culture, beauté, courage – un véritable Saint François. A quand le lancement formel d’une procédure de béatification ? Après tout, il est parti avant Jean-Paul II, dont le procès en béatification a déjà été ouvert par le nouveau pape, Benoit XVI. Et il n’y que les esprits malveillants et étriqués qui oseraient affirmer que le pâtre polonais a plus fait pour le bien-être de l’humanité que le Président français. Le rétablissement de la lumière après les ténèbres de l’ère giscardienne ne s’apparente-t-il à un miracle?
Pour un profane et non-croyant que je suis, ces célébrations ubiquitaires ont permis de se remémorer les éléments marquants de la vie et du parcours intellectuel et politique de François Mitterrand. Je dois avouer que l’expérience est instructive et passionnante. Il ne fait aucun doute que Mitterrand fut un politicien hors pair; je dirai même plus, hors normes. A telle enseigne qu’il est difficile à comprendre et à appréhender à travers les catégories traditionnelles d’analyse sociopolitique. Par conséquent, je pense qu’il mérite une catégorie a part: François Mitterrand est le spécimen d’un politicien fractal.
Pour ceux qui ignorent ce terme, il s’agit d’une notion nouvelle de géométrie, inventé par Benoit Mandelbrot en 1974. Elle décrit des formes complexes, brisées ou morcelées, qui ne peuvent pas être appréhendés par la géométrie traditionnelle des droites et des courbes. Les cotes bretonnes, les poumons, les graphiques des prix boursiers fournissent des exemples des fractales. Leur usage ne cesse de s’élargir aux nouveaux domaines : cancérologie, prévention des désastres naturels, graphiques d’ordinateur. Il est peut-être temps d’explorer leur application à la politique.
Pour la plupart de personnages historiques, la géométrie euclidienne suffit pour analyser leur trajectoire, qui se compose de quelques segments rectilignes, structurés autour d’un nombre réduit des concepts que l’on retrouve tout au long de leur vie. Pour de Gaulle, ce fut « une certaine idée de la France, » pour Trotski, « la révolution permanente, » pour Alain Juppé, « droit dans mes bottes.». Rien de tel pour François Mitterrand. Il fut Croix de feu dans sa jeunesse et à la fin de sa vie prit Leon Blum comme modèle, y compris dans son accoutrement. Son admiration pour Pétain fut fervente mais il a aussi été un résistant ardent. Détracteur implacable de la Constitution de la Ve République, il en fut par la suite un gardien vigilant. Parti Communiste n’a pas eu d’allié plus fidèle et pourtant il a été l’artisan le plus efficace de sa marginalisation politique. A l’inverse, alors qu’il a été adversaire déclaré du Front National, il a contribué consciemment à la montée de celui-ci et notamment à sa présence au Parlement.
D’aucuns diront que son comportement était opportuniste et que, pratiquement depuis le début de sa carrière, il fut qualifié de Florentin et de machiavélique. Mais, pratiqué avec telle constance et une maitrise, il ne peut être réduit à l’habilité manœuvrière (même si celle-ci est indiscutable). L’engagement de François Mitterrand ans les causes diverses et variées était souvent entier (à défaut d’être toujours sincère) : à droite, il était à l’extrême droite, à gauche, à l’extrême gauche. Sa fidélité pour Petain, depuis la demande de la francisque jusqu’au dépôt chaque année d’une gerbe sur son tombeau, a duré toute sa vie. Il pouvait avoir simultanément comme amis intimes, Elie Wiesel, avec qui il discutait des racines du judaïsme, et René Bosquet, responsable de la déportation des juifs par la police de Vichy (de quoi parlaient-ils je n’en sais rien). Qui plus est, Mitterrand, loin de gommer ses contradictions et ses virages, les assumait au point de pratiquement s’en vanter.
Une des caractéristiques marquantes des fractales est que leurs structures sont similaires quelle que soit l’échelle d’analyse. De même, on peut observer que la Mitterrand fut constant dans toutes les facettes de son comportement et à tous les niveaux de son action. Tous les circuits décisionnels étaient au moins doublés, sinon triplés, tous les organigrammes savamment obscurcis et constamment modifiés. Dans ses relations humaines, il passait autant du temps à contrarier voir contrecarrer ses amis qu’à combattre ses ennemis.
Si l’on accepte notre analyse, Mitterrand n’apparaît plus comme un homme de passé, relégué à l’histoire, aussi hagiographique soit-elle, mais plutôt comme le précurseur d’un nouveau type de comportement politique, comportement qui est en symbiose avec la complexité croissante du monde.

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