Arcelor arrosé
Dans le torrent des controverses autour de la globalisation, quelques rares sujets toutefois font l’objet d'un consensus. Jusqu'à il y a quelques jours, cela semblait être le cas de l’industrie de l’acier. Acquis à travers une expérience de grandes et douloureuses restructurations et partagé par les syndicats, les financiers, les dirigeants et les médias, ce consensus postulait que l’acier est un secteur qui opère à l’échelle globale, dont les implantations d’extraction et de production doivent être étudiées en fonction de l’offre et de la demande mondiales. Les entreprises du secteur sont soumises aux impératifs d’une concurrence de plus en plus forte et la seule parade effective en est la consolidation et la création des entreprises de grande taille. C’est cette logique qui a guidé les grandes restructurations et a abouti à la création, suite à une série de fusions, d’Arcelor. Regroupant les unités les plus performantes des entreprises nationales, ancrées dans la tradition plus que centenaire des bastions sidérurgiques de la Lorraine, de la Wallonie et du Luxemburg, géré par une équipe expérimentée, formé dans les meilleurs écoles, Arcelor ne pouvait avoir qu’une destinée, celle du leader mondial, le maitre incontesté du nouveau géo-paysage de l’acier.
Quand Arcelor est parti à l’assaut de Dofasco, la principale entreprise sidérurgique du Canada et qu’il semblait sortir gagnant d’un duel acharné avec l’éternel rival allemand au nom lourdement chargé des symboles, ThyssenKrupp, pour le contrôle Dofasco, la consécration apparaissait toute proche.
Il n’est donc guère surprenant que quand Mittal Steel, entreprise familiale, de création récente, a eu le culot de lancer fin janvier une offre d’achat hostile sur Arcelor, les réactions des parties prenantes (stakeholders) furent presque touchantes par leur unanimité. Rejet unanime de l’offre par le Conseil d’Administration, discours enflammés des hommes politiques de tout bord, déclarations musclées des syndicats, la gamme fut plutôt étroite allant de l’étonnement indigné à l’indignation étonnée.
Mais, dans le monde froid et impitoyable des marchés financiers, une réaction par trop émotionnelle soulève des doutes et des interrogations. La violence du rejet n’avait-elle pas un petit relent de xénophobie voire même de racisme ? La réaction aurait-elle été la même si le raider était européen ou anglo-saxon ? N’est-il pas ironique que parmi les chevaliers blancs hypothétiques, Nippon Steel figure en bonne place ? Où est passé l’esprit de Poitiers et les craintes de l’invasion japonaise qui agitaient les politiciens français il n’y a pas si longtemps ? Sont-ils en train de céder le pas au spectre de la menace indienne ?
Il semble bien que dans le feu de l’action initiale des propos malencontreux à l’encontre de Mittal et de l’origine ethnique de ses dirigeants ont été prononcés par les responsables d’Arcelor, qui depuis ont dû formuler des clarifications embarrassées. Déjà confronté au défi d’un assaut boursier audacieux, Arcelor doit maintenant faire face aux soupçons d’amateurisme. Ceci d’autant plus, qu’en face la préparation fut minutieuse et la campagne est menée d’une manière très professionnelle. Non seulement Mittal est conseillé par les grandes banques anglo-saxonnes mais il s’est assuré l’appui de ThyssenKrupp.
Ce qui est encore plus gênant est que la logique économique et industrielle de la proposition de Mittal apparaît de plus en plus imparable. Non seulement, les deux entreprises sont très complémentaires sur le plan géographique mais de deux c’est Mittal qui plus dynamique et plus profitable. Une combinaison entre les deux entreprises aboutirait à la création d’un leader mondial incontesté. Et dans cet ensemble, ne serait-il pas cohérent que les dirigeants de Mittal, du moins au départ, jouent un rôle prépondérant (sans pour autant provoquer des bouleversements intempestifs dans les structures opérationnels d’Arcelor) ?
Tout indique que la saga tumultueuse d’Arcelor et de Mittal est loin d’être terminée. Les marchés financiers le signalent à leur manière : alors que d’habitude dans une situation d’offre d’achat le prix des actions du prédateur baisse, dans le cas présent les prix des deux sociétés sont en hausse! Par ailleurs, la rhétorique des politiciens est en train d’évoluer, de l’hostilité déclarée à la neutralité vigilante. Messieurs de l’Arcelor, encore un effort !


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