Monday, May 08, 2006

Thierry de Montbrial et le Moyen-Orient: à coté de la plaque

Inénarrable Thierry de Montbrial continue de pontifier doctement dans le Monde. Cette fois ci, dans le Monde daté du 4 mai, il opine sur le Moyen-Orient. Le titre de son article dit tout: « L’échec de Bush au Moyen-Orient. » Il considère que la politique américaine dans la région est « calamiteuse » et catalogue les points chauds, Iraq, Syrie, Palestine et bien entendu l’Iran, avec qui la tension est au zénith et dont les dirigeants sont très sûrs d’eux-mêmes. Bien entendu, chacun a droit à son opinion même si tout le monde ne peut la publier dans le Monde. Toutefois, Monsieur de Montbrial devrait être plus modeste dans ses appréciations et jugements, lui qui, en tant que premier directeur (de 1973 à 1979) du Centre d’analyse et de prévision auprès du Ministre d’Affaires étrangères a joué un rôle pas négligeable dans la formulation de la politique française de soutien actif à l’Ayatollah Khomeini (qui est rentré à Téheran dans un avion d’Air France) et, par l’effet de balancier, du lâcher du Shah de l’Iran. Dans ce contexte, sa remarque un peu désobligeante sur « le régime des mollahs » peut paraître surprenante mais s’explique probablement par un sentiment de dépit puisque le moins que l’on puisse dire est que la générosité française n’a guère été payée en retour. Par contre, il ne faut pas s’étonner qu’après avoir descendu au bazooka la politique étrangère américaine, caractérisée selon lui par une absence totale d’une « stratégie d’ensemble», il cite avec l’approbation le nom de son ami, Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller pour la sécurité nationale de Président Carter (1976 – 1980) et de ce fait le principal artisan du revirement de la politique américaine vis-à-vis de l’Iran, qui a abouti à la chute du shah et l’arrivée au pouvoir des ayatollahs, avant de provoquer le second choc pétrolier et de contribuer à la décomposition du Liban et plus généralement à une exacerbation des tensions régionales. Même s’il est complice intellectuel de de Montbrial de longue date, Brzezinski apparait plutôt mal placé pour donner des leçons de cohérence à l’administration Bush.

Thierry de Montbrial n’a jamais brillé par l’originalité de ses idées ou la vivacité de sa prose. Sa force était dans la capacité d’exprimer un certain consensus pondéré et réaliste de l’élite française. Toutefois, est-ce l’effet du « déclin français », qui se traduit par un appauvrissement continu des débats d’idées en France ou la contagion de l’obsession anti-américaine dont parlait avec tant éloquence le regretté Jean-François Revel, mais la qualité de ses analyses est passée de simplement convenue à proprement affligeante. Je n’en prendrais qu’un exemple, celui de l’Iran. Sa situation objective est loin d’aussi forte que le prétend de Montbrial. A l’intérieur du pays, une large partie de la population, notamment la majorité des classes moyennes, est non seulement anti-ayatollah mais franchement pro-américaine. Aux frontières, la situation en Afghanistan et en Iraq ne peut qu’inquiéter les mollahs et leurs alliés. Le risque est grand non seulement d’une perte d’influence, déjà sensible en Afghanistan, mais surtout d’une contagion démocratique. Il est vrai que l’Iran cherche à manipuler les mouvements et les parties shiites in Iraq mais il n’est pas du tout sûr que ces manœuvres réussissent. Si par contre, un régime démocratique dominé par les Shiites finit par émerger en Iraq, il va exercer un fort pouvoir d’attraction sur les shiites iraniens. On peut appeler cela le scenario « l’Allemagne de l’Ouest – l’Allemagne de l’Est » et l’on sait quel fut le résultat de ce scénario pour l’Allemagne de l’Est. Dans ces conditions, le régime actuel a toutes les raisons d’être inquiet. Loin d’exprimer une confiance en soi, la véhémence verbale du Président iranien et la précipitation de la course vers le nucléaire traduisent une nervosité et une crainte que le temps ne joue pas en faveur du régime en place. Et le danger réel pour celui-ci n’est pas celui d’une action militaire extérieure mais celui d’une déstabilisation interne.

Même erreur d’analyse et de jugement dans l’appréciation et les recommandations concernant le conflit israélo-arabe. Dans ce conflit, il y a un élément nouveau, qui modifie radicalement le contexte. En effet, l’évolution de la région et des ses enjeux depuis 2001 a mis clairement en évidence le fait que ce conflit ne constitue pas la pièce maitresse de l’équilibre régional. Il n’a joué qu’un rôle secondaire dans les événements du 9/11 et ses suites, qu’il s’agisse de l’Afghanistan ou de l’Iraq. Son hypothétique résolution ne réduirait guère d’autres sources de tensions régionales, qu’il s’agisse de l’Egypte, de la Syrie, du Liban ou de l’Iran. Et affirmer que l’intervention du Quartet, dont l’inefficacité passée n’égale que la méfiance entre ses membres, constitue une alternative viable à la politique actuelle, relève d’un vœu pieux plutôt que d’une réflexion qui se veut sérieuse.

Mais cette fois-ci, il y a plus grave, beaucoup plus grave dans le propos de Thierry de Montbrial. Dans sa fixation sur la centralité du conflit israélo-palestinien, il en vient à l’équivalent intellectuel d’un coup en-dessous de la ceinture. En effet, il cite à l’appui de son analyse, un document récent de deux universitaires américaines, John Mearsheimer et Stephen Walt, qui « ont mis radicalement en cause la politique des Etats-Unis vis-à-vis d’Israël ». Les deux universitaires sont peut-être « très respectés » mais leur document est loin de susciter l’admiration ou l’adhésion universelles. Il est même extrêmement controversé, dans la mesure où il affirme que la politique étrangère américaine est inféodée au « lobby israélien ». Cette affirmation n’est pas nouvelle mais d’habitude elle est émane des officines douteuses, dont les théories sur la conspiration sioniste mondiale s’inspirent d’un autre document, tristement célèbre celui-ci, « le protocole des sages de Zion », un faux avéré produit par Ochrana, le service secret de la Russie tsariste au début du XXe siècle. On retrouve aussi ces affirmations et ces théories dans la littérature et sur les sites internet des partis islamistes les plus extrêmes et dans la propagande officielle des modèles de démocratie que sont la Syrie et l’Iran. Sans doute, les deux professeurs et Thierry de Montbrial, récusent avec indignation toute accusation d’antisémitisme Mais parler comme le fait Thierry de Montbrial, de la nécessité d’ »une posture plus équilibrée des Etats-Unis » relève de l’offuscation intellectuelle, similaire à celle pratiquée par les intellectuels de gauche pour justifier les excès du communisme et prôner l’accomodation. Visiblement, « les idiots utiles » de Lenine ne sont pas tous morts suite à la chute du mur de Berlin.

Ce qui surprenant dans cette histoire est la place d’honneur accordée par le Monde à la pensée de de Montbrial sur le Moyen-Orient. Il sera intéressant et instructif de voir premièrement, si elle suscite d’autres réactions que celle d’un marginal, de surcroit « sioniste », et, deuxièmement, quelle place Le Monde donnera à ces réactions.

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