Vive les hedge funds
Après de longs mois de déclarations enflammées et de manœuvres complexes, la saga d'Arcelor est terminée. Réuni le 21 juin, le Conseil d'administration d’Arcelor a fini par accepter l'offre de rachat, initialement non-sollicitée, du groupe Mittal.
Une autre bataille boursière emblématique, qui met en jeu Euronext, New York Stock Exchange (NYSE) et la Deutsche Börse, est loin d’être achevée mais semble évoluer en faveur de la NYSE.
Les deux opérations sont fort différentes : dans le cas d’Arcelor, il s’agit d’une offre d'achat au départ hostile et que la direction en place cherchait pendant longtemps à contrer par tous les moyens. Dans le cas d’Euronext, la solution NYSE avait la préférence affichée de la direction. Toutefois, il y a un point commun entre les deux opérations: l’hostilité déclarée de la classe politique aux solutions finalement retenues. Cette hostilité était pratiquement unanime et transcendait tant les frontières nationales que les clivages politiques traditionnels.
L’annonce de Mittal en février qu’il voulait acquérir Arcelor a suscitée des réactions indignées en France, en Luxembourg, en Belgique et en Espagne, aussi bien à droite qu’à gauche. La gauche y voyait une manifestation du capitalisme sauvage, échappant au dirigisme éclairée de grands stratèges industriels nationaux. Pour la droite, l’idée qu’un fleuron de l’industrie française allait passer sous le contrôle d’un groupe géré par les Indiens parvenus était insupportable. Les deux pôles de la classe politique étaient réunis dans une ardente défense du patriotisme économique.
Euronext était un dossier plus technique et plus complexe. Pour de très nombreux politiciens français, le métier de l’opérateur boursier sent le souffre : que l’on se rappelle l’expression dédaigneuse de Mme Edith Cresson, dans son premier interview en tant que Premier Ministre en 1993 : « la Bourse, j’en ai rien à cirer. » Et il ne faut pas croire que cette attitude soit propre à la gauche : le Général de Gaulle n’avait-il pas l’habitude de dire que la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille. Dès lors faut-il s’étonner qu’une source bien informée a expliqué au Monde du 24 mai dernier l’absence des réactions de la classe politique à l’annonce de la fusion entre Euronext et NYSE par cette boutade : « Euronext n’est ni Danone ni Arcelor. » De toute façon, quelle que soit l’alternative retenue, Euronext allait devenir un associé junior. Néanmoins, après quelques jours de réflexion, les politiciens français et allemands, à commencer par le Président Chirac, ont donné la voix pour déplorer que l'on a préféré une solution 'atlantiste' à une solution 'européenne.'
Dans la bruit et la fureur entourant les deux dossiers, un coupable était pointé du doigt par les politiciens de tout bord: les 'hedge funds', les fonds spéculatifs anglo-saxons. Ceux-ci remplacent avantageusement dans la mythologie de l'opprobre, les 'gnomes de Zurich,' coupables dans les années soixante et soixante de spéculer contre les grandes monnaies européennes, notamment la livre britannique et le franc français. Toutefois, si les gnomes agissaient d'une façon discrète voire sournoise, les hedge funds affichent leurs intentions ouvertement, d'une manière que d'aucuns jugent tapageuse, n'hésitant pas à recourir aux grands médias pour faire connaître leurs opinions et exercer des pressions sur les dirigeants et les administrateurs récalcitrants à leur point de vue.
La visibilité et l'apparente omniprésence des hedge funds leur donne une aura mythique d'autant plus que leur définition reste nébuleuse. Au fait, il s'agit des fonds de placement collectifs. Trois caractéristiques les différencient des SICAV traditionnelles:
- Ils ne font appel qu'à l'épargne professionnelle, celles des investisseurs sophistiqués, disposant des fonds importants et capables d'absorber des pertes potentiellement sévères.
- Ils peuvent utiliser l'effet de levier pour accentuer l'impact de leurs choix financiers. Pour chaque euro qui leur est confié par les investisseurs, ils peuvent emprunter plusieurs euros afin d'accroitre leur force frappe.
- Ils ont une grande latitude et flexibilité dans leurs stratégies d'interventions. Non seulement ils peuvent intervenir sur plusieurs marchés (actions, obligations, dérivés, devises, matières premières) mais ils peuvent jouer aussi bien à la hausse qu'à la baisse dans ces marchés. En effet, contrairement aux SICAV et autres formes de placement ouverts aux particuliers, les hedge funds ont la faculté de vendre à découvert. C'est ainsi que George Soros, probablement le gestionnaire de hedge funds le plus connu, a fait chuter la livre sterling en 1992.
La réputation des hedge funds dans la classe politique, non seulement en France mais aussi en Allemagne et aux Etats-Unis, oscille entre mauvaise et exécrable. Ils sont puissants, difficile à contrôler et arrogants, n'hésitant pas à claironner urbi et orbi leurs points de vue sur tous les sujets : les monnaies, politiques économiques nationales et bien entendu les stratégies d’entreprise.
Néanmoins, compte tenu du rôle croissant des hedge funds il est légitime de se demander si leur réputation sulfureuse est méritée et si leur influence est aussi maléfique que certains ne cessent de proclamer. Au-delà des intentions, toujours difficiles à apprécier tant elles sont subjectives, le monde économique et financier offre aux scrutateurs attentifs des éléments quantitatifs, dont mesurables, de jugement. A cet aune-là, dans les deux cas qui nous intéressent, force est de constater que la pression des hedge funds a eu un effet très positif. Les actionnaires d'Arcelor ont ainsi bénéficié d’une appréciation de la valeur boursière de près de 100% depuis le lancement de l’OPA en février dernier alors que l’indice général des actions boursières françaises (CAC40) est resté pratiquement stationnaire. Pour Euronext, l’appréciation boursière est encore plus forte et plus durable (plus de 200% depuis début 2005 après plusieurs années de stagnation). Cette appréciation est pour l’essentiel due à l'agitation spéculative des hedge funds, qui spéculent depuis trois ans sur la consolidation des bourses européennes. En tout cas, l’augmentation de la valeur boursière de l’Euronext l’a certainement mis en meilleure position pour négocier ses alliances stratégiques avec les partenaires potentiels.
Que les manouvres des hedge funds aient contribué à la hausse des cours et donc au bonheur des actionnaires (dont ils étaient) ne justifie pas pour autant leur action aux yeux de leurs censeurs. Ces derniers leur reprochent d'avoir mis en échec les grandes stratégies de patriotisme économique. Or c'est précisément là le plus grand mérite des hedge funds. En effet, ces stratégies, derrière leur rhétorique grandiloquente, étaient dépourvues d'un réel contenu économique. La démonstration la plus éclatante fut fournie par la direction d'Arcelor, qui pour échapper à l'offre de Mittal, était prêt à céder le contrôle de facto à Severstal, société russe dont les racines européennes étaient aussi fortes (ou aussi suspects) que celle de Mital, mais qui par contre jouait sa propre partition de patriotisme économique - pour le compte de Kremlin. Sans action ferme et résolue des investisseurs anglosaxons, l'opération Serverstal aurait été conclue.
Dans le cas d'Euronext, les autorités politiques poussaient la société vers une alliance avec la Deutsche Börse. L'intérêt économique d'une telle alliance n'était guère évident, par contre les difficultés d'intégration technologique et managériale apparaissaient clairement pas seulement à la direction d'Euronext mais aussi aux analystes financiers extérieurs. Paradoxalement, les uns et les autres voyaient dans l'alliance avec NYSE, une garantie d'une plus grande flexibilité stratégique sur le plan européen.
Ainsi, tant sur le plan tactique que stratégique de l’économie dite « réelle », les actions des hedge funds furent bénéfiques. Si nos hommes et femmes politiques avaient davantage de culture et de formation économique, ils remercieraient les hedge funds de leurs actions et faciliteraient les conditions de leurs interventions sur les marchés et dans les conseils d’administration des grandes sociétés européennes. Ils pourraient même se demander si on ne devait permettre l’accès aux hedge funds, sous certaines conditions, à l’épargne des particuliers. Des tentatives dans ce sens ont déjà été engagées sur la place financière de Londres.
Depuis plusieurs années, le modèle anglo-saxon, surtout dans le domaine financier, sert de repoussoir généralisée à nos élites politiques et économiques. Il suffit de mentionner la City de Londres et les grandes banques d’affaires américaines pour entendre les critiques acerbes allant jusq’aux condamnations enflammées. Ses attitudes sont d’autant plus futiles que la domination de la City et de ces banques sur tous les segments de la finance européenne ne fait que croitre. Le temps n’est-il pas venu pour une appréciation plus nuancée ?

