Sarkozy – chef d’entreprise moderne
On s’interroge beaucoup sur le style Sarkozy. Il est vrai que dans le monde politique français ce style détonne et étonne. Il est aux antipodes du style classique: ambigu, alambiqué et précautionneux – tel qu’il fut pratiqué par exemple par le maître incontesté de la politique française de ces dernières cinquante années, François Mitterrand. Par contraste, le style de Sarkozy est direct, lisible et ambitieux. Son langage est simple, articulé autour de quelques thèmes (des mauvais esprits diraient ‘slogans’), aisément compréhensibles pour les non-initiés. Le style Sarkozy est marqué par une présence constante sur le terrain, une forte centralisation et personnalisation du pouvoir décisionnel, ainsi qu’une rapidité de déploiement et d’action (du moins dans les domaines que l‘exécutif contrôle). Contrairement aux apparences, ce style doit très peu à l’improvisation et à la spontanéité. Au contraire, il a été longuement muri et reste minutieusement planifié. Sarkozy l’a pratiqué pendant cinq ans au Ministère de l’Intérieur sans jamais ralentir le rythme ni provoquer d’explosion sociale au sein de son administration.
Inédit dans le monde politique, le style Sarkozy n’est pour autant complètement original. Mais contrairement aux autres analystes, je ne pense pas que son inspiration soit essentiellement historique, fondée sur le modèle napoléonien. Je crois qu’il faut chercher aussi sa source dans le mode de gestion de certaines entreprises modernes, notamment les sociétés américaines de logiciel ou de l’informatique comme Microsoft, Oracle ou Apple. Les PDG de ces sociétés, Bill Gates (qui a cédé son poste à Steve Ballmer mais néanmoins reste le leader ultime), Larry Ellison et Steve Job, y sont omniprésents et se mêlent de tout : code logiciel, menu de la cantine, couleur de câbles pour les nouveaux produits, communication internet et externe. Ils imposent un rythme d’enfer à leurs collaborateurs (Douglas Coppeland, auteur américain emblématique, a intitulé son livre sur les jeunes employés de Microsoft, «Microserfs »). Pour le monde extérieur, ces leaders incarnent l’entreprise.
On aurait eu pourtant tort de croire qu’il s’agit de l’exercice solitaire du pouvoir ou de ce que les Américains appellent « one man show ». Chacune des entreprises citées est un géant dans sa catégorie, employant des dizaines de milliers de personnes et présente sur tous les continents. Leurs leaders s’entourent d’équipes des collaborateurs pointus, ayant fait leurs preuves. Les entreprises sont engagées à plein dans la guerre pour le talent, n’hésitant pas à embaucher ou à débaucher au prix d’or les personnes aux compétences jugées indispensables.
Le principal attrait de ce modèle est son indéniable réussite. Et comme, il correspond bien au tempérament naturel de Nicholas Sarkozy, il est facile de comprendre son attirance pour celui-ci.
Néanmoins, avant de pousser l’analogie trop loin ou d’en tirer des conclusions hâtives, il est important de prendre en compte trois considérations
- Le mode de gestion décrit plus haut n’est pas le seul modèle possible pour une entreprise innovante. Par exemple, la société de services Internet, universellement considérée comme la plus performante, Google, est dirigée par un triumvirat de deux jeunes chercheurs et d’un gestionnaire chevronné. On sait ce qui est advenu par le passé aux triumvirats, mais celui-ci paraît stable.
- Quel quelle soit la diversité du domaine des technologies de l’information, la politique est un ensemble bien plus complexe, plus dynamique et plus imprévisible. Les chausse-trappes, fausses pistes, effets pervers y abondent.
- La crédibilité du modèle est fonction de son succès. Inversement, l’insuccès diminue nettement sa valeur.
Quoi qu’il soit, le style Sarkozy marque moins une rupture avec les modèles politiques traditionnels qu’une ouverture sur les modes de gestion de l’entreprise. Par le passé, de telles ouvertures ne sont guère avérées concluantes. Entretemps, le monde de l’entreprise a énormément changé, s’adaptant à la nécessité d’un dialogue constant avec les clients et les collaborateurs, la sophistication croissante des clients et l’irrésistible poussée de la globalisation. De son, la transformation du monde politique a été beaucoup plus lente et plus limitée, ce qui fait que celui-ci, tant dans ses structures que dans les comportements de la classe, apparaît de plus en plus décalé par rapport à la réalité économique et sociale. Il sera intéressant de suivre l’évolution du modèle Sarkozy pour voir s’il aboutit à la réduction de ce décalage et l’accélération de l’indispensable mutation de la politique.

